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« Union européenne, je t’aime, moi non plus », du Royaume-Uni à la Suisse

Tous les regards sont rivés sur la Grande-Bretagne, où l’on s’apprête à voter pour ou contre la sortie de l’Union européenne (UE). La bataille était déjà suffisamment ardue pour David Cameron avant l’affaire des Panama Papers. L’issue du scrutin britannique tient en haleine l’UE, mais également la Suisse.

 

Après le marasme budgétaire et économique, l’afflux sans précédent de migrants met à nouveau la gouvernance européenne à l’épreuve. L’Europe ne fait plus rêver et pourtant, ne soyons pas dupes, le succès tient à des relations économiques structurées par des accords qui apportent la prévisibilité nécessaire aux affaires et donc, à l’emploi. C’est particulièrement vrai pour notre pays qui gagne 1 franc sur 3 avec l’UE et davantage avec le Baden Württemberg qu’avec les USA. Mais quand la colère gronde, quand le mécontentement du peuple est porté par un parti à l’habile communication, les faits perdent vite du terrain. Le UKIP l’a bien compris. Le contexte actuel – avec l’afflux de réfugiés du Proche-Orient et d’Afrique et les actes terroristes en France et en Belgique – constituent un mélange des plus explosifs. Le 9 février 2014, nous n’avions pas un quart de ces problèmes et pourtant… l’initiative « Contre l’immigration de masse » a été acceptée à une courte majorité.

La décision du Souverain doit être respectée. Une chose est néanmoins certaine : les risques martelés pendant la campagne de la part des opposants, dont economiesuisse, se sont tous avérés. Depuis plus de deux ans, nos relations avec l’UE sont dans l’impasse. La participation pleine et entière de la Suisse au 8e programme-cadre de recherche européen (Horizon 2020) – fondamental non seulement pour les chercheurs suisses mais aussi pour la place économique suisse fondée sur l’innovation – a été suspendu. De nombreuses discussions techniques ont eu lieu mais notre partenaire n’a pour l’heure pas accepté de négocier au motif que la libre circulation des personnes est une valeur fondamentale. Cette liberté est à l’UE ce que la démocratie directe est à la Suisse. Depuis, notre partenaire a donné des gages de bonne volonté hélas suspendus jusqu’au référendum britannique. Ce n’est que le 23 juin au soir que nous, les Suisses, saurons si l’UE devra gérer le Brexit auquel cas, il est fort à parier qu’elle n’aura plus le temps, ni l’énergie de s’occuper du dossier Suisse.

Pour des raisons historiques et culturelles qui leur sont propres, le Royaume-Uni et la Suisse sont toutes deux, à leur manière, des îlots en Europe. Mais de là à y voir de possibles accointances ou une stratégie commune, il y a un fossé. Quelle que soit l’issue du scrutin du 23 juin, la Grande-Bretagne ne devrait pas faire alliance avec la Suisse. En revanche, si le Brexit est évité, une fenêtre d’opportunité s’ouvrira enfin pour nos négociateurs. Mais elle sera de courte durée.

Entretemps, l’heure tourne. L’UDC a fixé un délai de mise en œuvre de son initiative au 9 février 2017. Des solutions sont sur la table, du côté helvétique. La principale consiste à introduire une clause de sauvegarde pour freiner l’immigration – via des contingents temporaires – si un seuil déterminé à l’avance est atteint. Elaborée par economiesuisse et reprise en mars dernier par le Conseil fédéral dans son message au Parlement, cette voie a non seulement le mérite de s’appuyer sur un mécanisme déjà connu au sein de l’UE, mais aussi de pouvoir faire l’objet d’une interprétation admise par les deux parties de l’accord sur la libre circulation des personnes. Récemment, un autre modèle de clause de sauvegarde a été présenté par le canton du Tessin ; la Conférence des gouvernements cantonaux a décidé que cette option méritait d’être soutenue. Le principe est le même, à la différence près que l’immigration pourrait être stoppée dans un secteur particulier et ce dans une région spécifique, par exemple dans le textile au Tessin, mais pas à St. Gall. A ce stade, toute proposition est à saluer pour autant qu’elle repose sur le double objectif de permettre une meilleure maîtrise de l’immigration (décision populaire) et d’éviter que la Suisse ne doive résilier l’accord sur la libre circulation des personnes, ce qui mettrait un terme à la voie bilatérale (clause « guillottine »).

Au soir du 9 février 2014, nous savions que le chemin serait long et escarpé. L’heure était grave, elle l’est toujours. Depuis – et certes tardivement – nous avons pris soin d’écouter nos concitoyens pour comprendre leur malaise, leurs interrogations. Nous enchaînons les rencontres aux quatre coins de la Suisse, les apéritifs informels en présence d’entrepreneurs, les portes ouvertes en entreprise et autres manifestations. Nos concitoyens ont besoin d’être rassurés : ils veulent un travail pour eux-mêmes et leurs enfants, ils souhaitent être davantage considérés alors qu’on leur rappelle à tout-va que les travailleurs étrangers qualifiés sont indispensables, ils veulent aussi être rassurés quant au maintien des conditions de travail et des salaires. Ils attendent des mesures concrètes pour en finir avec les bouchons et trouver un logement à un prix raisonnable. En toile de fond, il y a la globalisation et les peurs qu’elle soulève, ce qui n’est pas une spécificité helvétique. Bref, les attentes de nos concitoyens sont légitimes. Ensuite seulement, une majorité d’entre eux est prête à entendre le discours économique et rationnel. Par exemple que sans la voie bilatérale, chaque habitant gagnerait quelque 4’400 francs de moins par an. Ou que certaines entreprises n’auraient d’autre choix que de délocaliser tout ou partie de leur production.

Je ne sais si nos homologues britanniques ont pensé à réaliser pareille démarche avant la campagne sur le Brexit. Souvent, hélas, il faut se casser les dents pour anticiper le pire. Recoller les pots cassés est tout sauf une partie de plaisir. Non seulement pour le gouvernement et le Parlement, appelés à résoudre la quadrature du cercle, mais aussi pour les entreprises qui naviguent à vue, sans savoir de quoi demain sera fait.


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