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Des milliers de multinationales en Suisse romande

Qu’est-ce au juste qu’une multinationale? Dans l’esprit du public, c’est d’abord une grande entreprise. Parler de multinationales en Suisse occidentale veut aussi dire en général qu’elles ne sont pas suisses, mais implantées ici pour des raisons à priori fiscales: il y a apparemment dans le monde des stratèges de la localisation assez stupides pour ne pas se rendre compte que les conditions d’imposition peuvent être bien plus avantageuses ailleurs en Europe s’agissant d’y fixer des quartiers généraux ou de la recherche. Il y a aussi des multinationales suisses, dans la partie francophone, mais elles paraissent moins nombreuses. Si vous demandez à un Romand quelles sont les multinationales romandes pure souche, il vous répondra peut-être qu’il n’y en a qu’une: Nestlé. Même Rolex n’en fera pas partie. Rolex produit à Genève, à Bienne, en Suisse forcément. Et se «contente» d’exporter dans le monde. Pour rappel d’ailleurs (car c’est archi-connu), Nestlé et Rolex furent créés par des Allemands.

En réalité, il y a en un sens plus large et mieux approprié des milliers de multinationales en Suisse romande. C’est-à-dire des entreprises qui ont des filiales en Europe et dans le monde. Une petite entreprise exportatrice de technologies ou de spécialités quelconques ayant une filiale de vente aux Etats-Unis (deux commerciaux et une assistante), une autre à Shanghai et peut-être une troisième au Japon, est une multinationale. Une autre qui aurait acquis ou créé, pour des raisons de coûts, d’habileté manuelle, de rapidité un atelier de quarante personnes en Asie, livrant certains composants qui entreront dans ses produits finis assemblés en Suisse, est aussi une multinationale. C’est-à-dire une entreprise active dans plusieurs Etats. En fait, il est difficile de trouver une entreprise industrielle (ou de services) exportatrice qui ne soit pas multinationale. Même s’il elle n’emploie pas cent personnes au total.

Prenons Lemo à Lausanne-Ecublens, entreprise familiale de troisième génération visitée tout récemment par L’Agefi (active dans l’horlogerie au départ). Leader mondial de la connectique sur mesure, 1500 personnes dans le monde il est vrai, dont la moitié en Suisse. Sites de production à Ecublens, Sainte-Croix, Delémont, une dizaine de filiales dans le monde. De vente surtout, mais pas seulement (production particulière en Hongrie et dans le Wisconsin). Une vraie multinationale très attachée à son ancrage industriel en Suisse, le Swiss made représentant aussi une culture et un argument de vente. Des approches académiques considèrent qu’une multinationale doit avoir une stratégie commerciale couvrant potentiellement toute la planète pour «mériter» cette appellation. Lemo vent dans le monde entier. Mais des start-up technologiques en activité, visant au moins l’univers, ne sont pas encore des multinationales.

Il y a même de nombreuses entreprises dont les clients ne se trouvent que sur le marché intérieur, avec de petits fournisseurs qu’ils contrôlent directement en Europe et dans le monde. Voire des filiales d’achat. C’est en particulier le cas de la plupart des réseaux de distribution. Pas seulement des plus grands (Migros, Coop, Manor).

L’économie suisse est remarquablement internationalisée, et sa multinationalisation est une réponse très classique aux tendances protectionnistes variées et de plus en plus créatives dans tous les Etats. Les grands en particulier, par effet de taille: plus votre marché intérieur est vaste, moins vous avez besoin des autres pour prospérer. C’est principalement cet effet que l’Union Européenne a cherché à obtenir avec son grand bassin fermé d’un demi-milliard de consommateurs. En principe, la multinationalisation des entreprises aurait dû diminuer depuis vingt ans à l’intérieur de l’UE, puisque la vente directe (transnationale), sans passer par une filiale, s’en trouve favorisée. C’est peut-être ce qui s’est produit depuis la création de l’Union en 1993, mais de manière assez insignifiante (aucun chiffre n’existe à ce sujet à notre connaissance). Les entreprises continuent en particulier de développer des filiales de vente et de services dans d’autres Etats d’Europe, en général par souci de proximité avec leurs débouchés. Sans parler des délocalisations de production pour raisons de coûts. Elles passent toujours par la création d’entreprises sur place. En Europe orientale spécialement.

La réforme des principes de fiscalité des multinationales et des coûts de transfert, initiée en début de décennie par le G20 et l’OCDE (BEPS-Base Erosion et Profit Shifting), veut accentuer l’imposition locale des filiales et réduire les possibilités d’optimisation fiscale. Le concept n’est pas encore complètement élaboré. L’application prendra encore quelques années. Nul ne sait aujourd’hui quelles seront au juste les incidences sur la multinationalisation des entreprises. Ce qui est à peu près certain en revanche, c’est qu’il y en aura. Dans un sens correspondant probablement à ce qu’il faut bien appeler la démondialisation, phase déjà avancée – le commerce mondial recule depuis bientôt une décennie – avant que la phase la plus récente de globalisation (dont l’âge d’or fut l’Uruguay Round de l’OMC dans les années 1990)  ne soit complètement terminée.


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